El Niño et les cyclones : moins dans l'Atlantique, plus dans le Pacifique
El Niño et les cyclones sont liés, mais pas dans le même sens partout : dans l'Atlantique, El Niño freine le plus souvent la saison des ouragans ; dans le Pacifique nord-est et central, il la stimule ; dans le Pacifique ouest et sud, il déplace les cyclones vers l'est et favorise des systèmes plus intenses. Ce sont des tendances statistiques, jamais des garanties pour une saison donnée.
Sommaire
- Pourquoi El Niño change-t-il les cyclones ?
- Atlantique : le cisaillement du vent, frein des ouragans
- Pacifique nord-est et central : plus de cyclones, jusqu'à Hawaï
- Pacifique nord-ouest : des typhons plus intenses, formés plus à l'est
- Pacifique sud : la Polynésie en première ligne
- Océan Indien : un lien plus faible et moins régulier
- Ce que la NOAA fait d'El Niño dans ses prévisions
- À retenir
- Questions fréquentes
Cette page détaille chaque bassin, les mécanismes en jeu et la façon dont la NOAA intègre El Niño dans ses prévisions saisonnières. Pour une vue d'ensemble des effets du phénomène sur le climat, les cultures et la santé, consultez le dossier sur les conséquences d'El Niño dans le monde.
Pourquoi El Niño change-t-il les cyclones ?
Un cyclone tropical (appelé ouragan dans l'Atlantique et le Pacifique nord-est, typhon dans le Pacifique nord-ouest) a besoin de trois ingrédients : une mer chaude, une atmosphère humide et un vent assez homogène sur toute la hauteur de la troposphère. El Niño agit sur ces trois paramètres à des milliers de kilomètres du Pacifique.
En réchauffant le Pacifique équatorial central et est, El Niño déplace vers l'est les grandes zones d'ascendance de l'air, ce qui modifie la circulation de Walker. Là où l'air monte davantage, les orages s'organisent mieux ; là où il redescend, l'atmosphère se stabilise. Les vents d'altitude sont aussi modifiés, ce qui renforce ou affaiblit le cisaillement du vent, l'ennemi principal des cyclones naissants.
| Bassin | Tendance pendant El Niño | Mécanisme principal |
|---|---|---|
| Atlantique nord, Caraïbes | moins actif | Cisaillement du vent renforcé, air plus stable |
| Pacifique nord-est (Mexique) | plus actif | Eaux plus chaudes, cisaillement plus faible |
| Pacifique central (Hawaï) | plus actif | Eaux exceptionnellement chaudes, humidité accrue |
| Pacifique nord-ouest (typhons) | plus intense, plus à l'est | Formation décalée vers le sud-est, trajets plus longs sur l'eau chaude |
| Pacifique sud | décalé vers l'est | Zone de convergence du Pacifique sud déplacée vers le nord-est |
| Région australienne | moins actif | Convection réduite au nord de l'Australie |
| Océan Indien sud-ouest | signal faible | Lien variable, souvent masqué par d'autres facteurs |
Atlantique : le cisaillement du vent, frein des ouragans
C'est l'effet le mieux documenté. Pendant El Niño, les vents d'ouest d'altitude se renforcent au-dessus de la mer des Caraïbes et de l'Atlantique tropical. Le cisaillement augmente : le sommet d'une tempête en formation est soufflé dans une direction, sa base dans une autre, et le système ne parvient pas à s'organiser. L'air qui redescend au-dessus de l'Atlantique tropical rend aussi l'atmosphère plus stable et plus sèche en altitude.
Dans sa prévision révisée d'août 2026, le Climate Prediction Center de la NOAA rappelle que les épisodes El Niño modérés ou plus forts s'accompagnent en général d'une activité cyclonique réduite dans l'Atlantique, et que toutes les saisons qui ont coïncidé avec un El Niño fort depuis 1950 ont été inférieures à la normale.
L'exception de 2023
La saison 2023 montre que la règle a ses limites. Malgré un El Niño installé dès le début de l'été, l'Atlantique a produit 20 tempêtes nommées, dont 7 ouragans et 3 ouragans majeurs. Selon la NOAA, c'est le quatrième total de tempêtes nommées depuis 1950 et le plus élevé de toutes les années El Niño de l'époque moderne. La raison : des températures de surface record dans l'Atlantique, qui ont fourni assez d'énergie pour compenser le cisaillement, lui-même resté plus faible que prévu sur une bonne partie du bassin.
Ce cas rappelle aussi qu'El Niño se mesure de deux façons. Sur l'indice ONI classique, l'épisode 2023-2024 a été fort ; sur le RONI, qui retire le réchauffement de l'ensemble des tropiques, il n'a été que modéré. L'épisode El Niño de 2023-2024 a donc eu moins d'influence relative qu'un chiffre brut ne le laissait croire.
2026 : une saison atlantique très calme
Pour 2026, la NOAA prévoyait en mai une saison inférieure à la normale (probabilité de 55 %), puis a relevé cette probabilité à 75 % le 6 août, avec 7 à 13 tempêtes nommées, 2 à 6 ouragans et 0 à 2 ouragans majeurs. Fin septembre 2026, huit tempêtes avaient été nommées mais aucune n'avait atteint le stade d'ouragan : jamais, depuis le début de l'ère des satellites en 1966, l'Atlantique n'avait attendu aussi longtemps son premier ouragan.
Une saison calme n'est pas une saison sans danger. Un seul ouragan suffit à faire une catastrophe locale, et la saison officielle court jusqu'au 30 novembre. Aux Antilles, les consignes de vigilance restent les mêmes : les effets d'El Niño sur les territoires d'outre-mer ne dispensent pas de suivre les bulletins de Météo-France.
Pacifique nord-est et central : plus de cyclones, jusqu'à Hawaï
De l'autre côté de l'Amérique centrale, l'effet s'inverse. El Niño réchauffe les eaux au large du Mexique et dans le Pacifique central, et y réduit le cisaillement. Les cyclones s'y forment plus nombreux, durent plus longtemps et partent plus loin vers l'ouest.
La saison 2015, pendant l'El Niño très fort de 2015-2016, reste la référence : le bassin du Pacifique central a compté 15 cyclones tropicaux, un record depuis le début des relevés fiables en 1970, alors que le précédent maximum était de 11. Aucun n'a touché terre à Hawaï, mais les températures de mer autour de l'archipel ont été les plus élevées jamais relevées pour un mois. Début septembre 2026, le scénario s'est répété : trois cyclones étaient actifs en même temps dans le Pacifique nord, dont l'ouragan Lowell, monté en catégorie 5 au sud d'Hawaï, pendant que l'Atlantique restait vide.
Pacifique nord-ouest : des typhons plus intenses, formés plus à l'est
Dans le bassin le plus actif du monde, El Niño ne change pas forcément le nombre total de typhons, mais il modifie leur lieu de naissance. Les zones de formation glissent vers le sud-est, vers les îles Marshall et la Micronésie. Partis de plus loin, les typhons passent plus de temps au-dessus d'eaux chaudes avant d'atteindre les Philippines, Taïwan ou le Japon : ils ont plus de temps pour s'intensifier et durent plus longtemps. Les travaux de Camargo et Sobel (2005) ont montré que les années El Niño comptent des typhons plus intenses et plus durables que les années La Niña. Beaucoup de ces systèmes nés loin à l'est recourbent toutefois vers le nord avant de toucher terre.
À l'inverse, la mer de Chine méridionale et l'ouest du bassin voient souvent moins de formations. Les effets sur les pays riverains sont détaillés dans la page sur El Niño en Asie et en Océanie.
Pacifique sud : la Polynésie en première ligne
Dans le Pacifique sud, la zone de convergence qui alimente les orages se déplace vers le nord-est pendant El Niño. Les cyclones se forment alors plus à l'est que d'habitude : la Polynésie française, les îles Cook ou Tonga deviennent plus exposées, tandis que la mer de Corail et le nord-est de l'Australie le sont moins.
L'été austral 1982-1983, au cœur d'un El Niño très fort, en est l'exemple le plus marquant : une série de cyclones a frappé les îles de la Société et les Tuamotu entre décembre et avril, après des décennies sans cyclone destructeur dans ces archipels. Près de l'Australie, le Bureau of Meteorology observe au contraire moins de cyclones les années El Niño, avec une première arrivée sur les côtes souvent plus tardive.
Océan Indien : un lien plus faible et moins régulier
Dans l'océan Indien, l'influence d'El Niño est réelle mais beaucoup moins nette, car d'autres modes de variabilité, comme le dipôle de l'océan Indien, pèsent autant. Pour le sud-ouest de l'océan Indien (Madagascar, La Réunion, Maurice), une étude publiée en 2015 dans Atmospheric Science Letters sur la période 1981-2013 a trouvé une activité nettement réduite lors des épisodes ENSO forts, mais d'autres travaux sur les impacts aux Mascareignes jugent ce lien statistique faible. Il ne faut donc pas en tirer de prévision pour une île donnée.
Au nord, en mer d'Arabie et dans le golfe du Bengale, aucun effet simple ne se dégage : la saison cyclonique y est encadrée par la mousson, elle-même modulée par El Niño et par le dipôle.
Ce que la NOAA fait d'El Niño dans ses prévisions
Chaque année, la NOAA publie une prévision saisonnière pour l'Atlantique fin mai, puis une mise à jour début août, et une autre pour le Pacifique nord-est et central. L'état prévu de l'ENSO y figure parmi les premiers facteurs, avec la température de l'Atlantique tropical, l'activité de la mousson ouest-africaine et le cisaillement simulé par les modèles. Ces prévisions sont données sous forme de probabilités (saison inférieure, proche ou supérieure à la normale) et de fourchettes de tempêtes, valables dans 70 % des cas.
- Surveiller l'ENSOVérifiez la phase en cours et sa force sur le suivi d'El Niño en direct : cette semaine, l'anomalie Niño 3.4 atteint +3,3 °C (semaine du 7 octobre 2026).
- Regarder la tendanceLes prévisions d'El Niño pour les mois à venir indiquent si l'épisode durera toute la saison cyclonique.
- Croiser avec l'océan localComme en 2023, une mer très chaude peut contrebalancer El Niño : la phase ENSO n'est qu'un des facteurs.
À retenir
El Niño ne crée pas les cyclones : il redistribue leurs chances d'un bassin à l'autre. Il protège en partie l'Atlantique et le nord de l'Australie, expose davantage Hawaï, le Mexique, la Micronésie et la Polynésie, et favorise des typhons plus puissants. Le réchauffement des océans, abordé dans la page sur El Niño et le réchauffement climatique, peut brouiller ce schéma, comme l'a montré la saison 2023.
Questions fréquentes
El Niño provoque-t-il plus de cyclones ?
Cela dépend du bassin. El Niño tend à réduire le nombre d'ouragans dans l'Atlantique et près de l'Australie, mais il favorise les cyclones du Pacifique nord-est et central, et déplace vers l'est ceux du Pacifique ouest et du Pacifique sud. À l'échelle du globe, il redistribue l'activité plus qu'il ne l'augmente.
Pourquoi El Niño limite-t-il les ouragans de l'Atlantique ?
Parce qu'il renforce le cisaillement du vent, c'est-à-dire la différence de vitesse et de direction du vent entre la basse et la haute atmosphère, au-dessus de la mer des Caraïbes et de l'Atlantique tropical. Ce cisaillement déstructure les tempêtes naissantes avant qu'elles ne s'organisent.
Une saison d'El Niño peut-elle quand même être active dans l'Atlantique ?
Oui. En 2023, malgré El Niño, l'Atlantique a connu 20 tempêtes nommées, le quatrième total depuis 1950 selon la NOAA, car un océan Atlantique record de chaleur a contrebalancé l'effet habituel. Une saison calme ne protège pas non plus d'un seul ouragan destructeur.
El Niño menace-t-il Hawaï ?
Les années El Niño, les eaux plus chaudes et le cisaillement plus faible du Pacifique central rendent les cyclones plus nombreux autour d'Hawaï. En 2015, le bassin du Pacifique central a compté 15 cyclones tropicaux, un record depuis le début des relevés fiables en 1970 ; aucun n'a touché terre dans l'archipel.
La Polynésie française est-elle plus exposée aux cyclones pendant El Niño ?
Oui, c'est une tendance nette : les zones de formation des cyclones du Pacifique sud se déplacent vers l'est, jusqu'aux archipels polynésiens habituellement peu touchés. Lors de l'El Niño de 1982-1983, une série de cyclones a frappé les îles de la Société et les Tuamotu en quelques mois.
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Mis à jour le 12 octobre 2026